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 L'assassin, le vétéran et le barde

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Kalendrack

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Date d'inscription : 10/09/2014

MessageSujet: L'assassin, le vétéran et le barde   Mer 10 Sep - 13:31

L'assassin, le vétéran et le barde
par Kalendrack, Faarèn et Adeline


1325 A.E  | Il se souviendrait sûrement longtemps de cette période de sa vie. Sans doute la plus mouvementée et la plus intense depuis sa naissance. La nuit tombait sur la Vallée de la Reine en ce 20ème jour de la saison du Phénix, selon le calendrier Mouvelien. L’air était doux, et des senteurs mélancoliques emplissait ses narines alors qu’il observait au loin les lumières des tavernes de Shaemoor. Il repris sa route et traversa le pont de bois qui marque l’entrée du village. Le bruit lointain ne parvenait pas à couvrir totalement celui de l’eau sur les rochers, qui ruisselait sous le pont. Elras inspira longuement.

- Le Promontoire divin, hein... cela fait déjà si longtemps, et pourtant c’est comme si j’étais parti hier. Je n’avais pas eu le temps de me retourner cette fois-là, se dit-il à lui même.

Entrer dans la ville sans se faire contrôler était enfantin. Elras se souvenait emprunter ce même chemin étroit pour rejoindre la Vallée de la Reine à de nombreuses reprises dans ses jeunes années. Si il appréciait grandement la ville - en particulier ses toits, qui étaient un challenge constant - elle pouvait vite devenir étouffante. Oppressante, même...

* * *

- Allons ! La garnison de Shaemoor se trouve juste derrière cette colline ! Nous allons devoir traverser le plateau de Scaver... Armes en main et restez vigilants ! ordonna Faarèn.

A ces mots, la petite caravane s'ébranla. Ils avaient placé leur confiance en un vétéran de la garde séraphine, un luxe pour une paire de taureaux chargés de blé, et lui obéissaient aveuglément.
Faarèn était tombé sur eux devant l'entrée d'une taverne des champs de Cornabonde. Une providence pour les deux parties.
En effet, cela faisait des mois que l'homme n'avait pas visité le Promontoire Divin, lui qui y possède pourtant une habitation. Après avoir démissionné de l'ordre Séraphin, il était parti en voyage, en quête des fragments de sa lignée. Sa quête l'avait menée d’Ascalon à l'Arche du Lion, et il essayait de trouver dans la bière le courage de donner une petite visite à ses anciens collègues quand le meneur de cette caravane est entré dans la taverne à la recherche d'une escorte.
Très pieux, Faarèn vit cela comme un message. Même les dieux voulaient qu'il retourne chez lui. Peut être avait il encore son rôle à jouer dans la cité de la Reine ? Des gens à sauver ? Peut être que les réponses qu'il cherchait n'étaient finalement pas si éloignées.

Il arborait encore l'armure des capitaines de la garde, et son visage était un peu connu dans les villes et villages de Kryte. Aussi les marchands acceptèrent son aide comme une bénédiction, surtout que Faarèn ne demandait rien en échange. Il n'avait jamais accepté le moindre paiement, et il faisait en sorte que tous ses subalternes en fassent de même. Depuis toujours il se battait pour sacraliser le blason des Séraphins et pour agir sans aucune faille.
Ce zèle, accompagné de l’orgueil du devoir, l'avait poussé à quitter les siens. Lui qui avait passé sa vie à aider les petites gens, et qui était monté si haut en grade grâce à cela, avait échoué quand ses supérieurs avaient eut le plus besoin de lui. Il n'avait pas su protéger un des piliers du gouvernement, un proche de la reine elle même.
Veillant sur le convoi, il ne cessait d'espérer que son passé ne viendrait pas le rattraper. Aujourd'hui, il allait enfin rentrer chez lui.

* * *

- Pfft, bande de radins, souffla Adeline

Assise sur un des murets qui entouraient la Place de Dwayna, elle regardait les gens passer. Ils ne lui accordaient jamais un regard, et encore moins une piécette. Son père avait raison, elle n’allait pas gagner sa vie en jouant de la guiterne dans les rues du Promontoire.

Pour tout avouer, elle ne comptait pas vraiment passer sa vie à jouer des chansons à boire dans les tavernes. Elle espérait qu’un jour elle trouve enfin l’occasion -et le courage, accessoirement- de sortir de la ville, son arc dans une main, sa guiterne dans l’autre et Tess, son Lévidrake à ses côtés. Elle voudrait pouvoir revenir chez elle, après avoir vécu une aventure incroyable, et chanter ses exploits, comme le font les Norns !

Seul problème c’est qu’elle n’était encore jamais partie plus loin que Claypool. Et encore, elle ne faisait qu’une livraison pour son père et était donc accompagnée de toute une caravane bien protégée. Seule, elle ne l’aurait sans doute jamais osé.
Bien sûr, elle enjolivait -beaucoup- son récit une fois rentrée chez elle. Comme le font tous les bardes, après tout.

Perdue dans ses pensées, Adeline continuait de jouer mais la petite besace à ses pieds restait désespérément vide.

- Je devrais peut être chanter cette rumeur, celle que j’ai entendu l’autre soir... Elle commence comment déjà ? pensa-t-elle tout haut.

* * *

La nuit avait été courte. Elras n’était plus habitué au tumulte de la ville, à ses rues colorées, ses crieurs et autres artistes ambulants. Il avait passé la nuit haut perché, aux abords de la ville-haute et de ses nobles. Là où il savait qu’il ne risquait pas de se faire détrousser dans son sommeil. L’Aube, depuis ce promontoire, était particulièrement belle. Il fallait attendre un certain temps avant que les premiers rayons du soleil ne percent à travers les hautes structures qui surplombent les murailles de la ville, projetant d’improbables ombres sur les quartiers populaires.
Mais il n’avait pas de temps à perdre : il était revenu pour une raison particulière. Une quête dont il ne pourrait pas se détourner. Celle qui mène au savoir et à la compréhension des choses, comme l’affectionnait tant son vieux maître.
Il avait parcouru d'innombrables plaines et plateaux, traversant montagnes, lacs et rivières pour fuir. Fuir les Séraphins, le Ministère, l’Humanité toute entière. Très vite pourtant, sa fuite étaient devenue une aventure. Cela faisait des mois que ses poursuivants avaient rebroussé chemin, pourtant il continuait, inlassablement, le ventre creux mais les idées bouillonnantes. Noirfaucon, sa patrie, l’attendait. Il n’y connaissait personne, bien qu’il y soit né et y ait été abandonné avant de rejoindre illégalement le Promontoire Divin via une caravane. Pourtant, il voulait y retourner à tout prix, même si cela signifiait traverser le territoire des Charrs. Après tout, un enfant de 13 ans pouvait se faire discret...

- Hé là ! Vous n’avez pas le droit d’être ici ! Hurla un garde en faction sur les remparts, avant de dévaler les marches dans la direction d’Elras.
- Tss, déjà l’heure de la ronde, jura ce dernier, ramené de ses souvenirs à la réalité.

Le garde n’eut pas l’occasion de faire quoi que ce soit. Sous ses yeux ébahis, sa cible se volatilisa. Un frisson lui parcouru tout le corps quand il sentit une perturbation dans l’air derrière lui. Puis ce fut le noir.

* * *

L'escorte s'était passée sans encombres jusqu'aux portes du Promontoire Divin. Faarèn prit congé des marchands en refusant poliment tout paiement. Puis il traversa le village de Shaemoor jusqu’aux pieds des hauts remparts de la cité.
Il marqua un temps d'hésitation avant de se plonger dans la foule. Il salua d'abord les gardes de la porte ; ceux-ci, autrefois ses subordonnés, ne manquèrent pas de se mettre au garde à vous devant le tabard caractéristique des séraphins gradés. Faarèn leur demanda des nouvelles de la cité, mais n'écouta même pas la réponse. Il se contentait de contempler les murs et de s'imprégner de la clameur qui montait par derrière.
Jugeant le moment propice arrivé, il coupa son interlocuteur avec le sourire, le remercia, prit une grande inspiration, et s'élança.
Il faisait le même temps à l'intérieur qu'à l'extérieur du Promontoire, ce qui est logique, mais pourtant il fut saisit à la poitrine une fois la lourde porte franchie. La douce chaleur des rues colorées lui avait manqué. Oui, il aimait cet endroit. C'était sa ville, servir ses remparts était sa fierté.
Pour l'instant, rien n'était venu lui rappeler pourquoi il avait du quitter son foyer. Il lui tardait de retrouver sa maison, mais il se permettait tout de même de flâner, le nez en l'air, le regard passant d'oriflamme en balcon.
Il se laissa ainsi déambuler la douce pente de la place de Dwayna, la superbe entrée de la cité. Comme il comptait prendre son temps, il se laissa distraire par une jeune barde qui semblait vouloir attirer l’attention de son public.

* * *

Adeline esquissa un sourire en voyant des passants s’arrêter devant elle. Relater des rumeurs n’était pas son activité favorite, mais il fallait bien vivre, après tout. Maintenant qu’elle avait leur attention, elle avait une chance de pouvoir ramener quelque chose à la maison ce soir.

- “Vous souv’nez vous du soir
Où a commencé cette sombre histoire ?
Ce meurtre sanguinaire
Qui a secoué la ville entière


Adeline marqua une petite pause, pour jeter un coup d’oeil à son audience. Elle hésita quelques secondes à continuer son histoire en voyant l’armure d’un gradé Séraphin avant de poursuivre.

Not’ministre Actéon
Est réduit au silence pour de bon
Par Elras l’Assassin
Qui a échappé aux Séraphins

Certains disent qu’il serait de retour
Au Promontoire Divin
Préparant un aut’ mauvais tour


Elle leva les yeux vers son public une nouvelle fois en entendant certains pouffer de rire. Elle espérait juste que les Séraphins du coin n’allaient pas prendre la mouche et l’enfermer.

À quoi donc servent nos Séraphins
S’ils ne peuvent attraper
Ce tueur, Elras l’Assassin ?”


Elle répéta le dernier couplet avant de finir sa chanson avec un grand sourire. Tout était dans l’apparence, et un sourire pourrait lui rapporter gros!

Elle grinça des dents en voyant les deux malheureuses pièces de cuivre tomber dans sa besace.

* * *

Elras. Elle l’avait dit. Qui croirait cette pauvre barde sans talent de toute façon? Mais il n’y avait pas de place pour l’erreur. Une rumeur croit et se propage rapidement, peu importe que sa source soit fondée ou non.
Alors qu’il marchait d’un pas déterminé à travers la foule, Elras avait été attiré par le son du luth, et s’était frayé un chemin jusqu’à un sombre recoin. Quelle n’avait pas été sa surprise quand il avait entendu la jeune artiste prononcer son nom. D’où tenait-elle son information? Il avait pourtant été plus que discret depuis son retour au Promontoire.
Bien que les années aient passées, son nom était toujours associé au meurtre du Ministre Actéon. La rumeur de son retour ne pouvait pas se propager, ou ses mouvements seraient limités. Il devait agir.

La foule commençait à se dissiper quand la barde s’abaissa pour compter les quelques piécettes récoltées. C’est ce moment que choisit Elras pour s’avancer, encapuchonné.

-  Les gens sont ingrats, n’est-ce pas ? Dit-il sur un ton menaçant, tout en pointant une dague contre le dos de sa victime.

* * *

Adeline s’était penchée en avant pour ramasser sa besace quand un inconnu derrière elle se mit à lui parler sur un ton assez menaçant :

- Les gens sont ingrats n’est-ce pas?

Adeline fronça les sourcils. En voilà une manière de parler aux gens!

- Bof, c’est la rout... répondit-elle avant de se figer.

Elle sentit quelque chose de dur et pointu dans son dos. Un couteau? Un burin? Une dague? Déjà, elle commençait à paniquer. Un brigand ? En plein après-mid i? Au milieu des Séraphins ? Et puis, pourquoi la cibler elle? Elle n’avait pas l’air très riche avec ses cheveux en bataille et ses bottes usées.
Adeline se demandait qui ça pouvait être. Un des types de Pete ? Impossible, on était loin du quartier Ossa. Un de chez Ted ? Elle priait pour que ce ne soit pas le cas.

- Si... Si c’est pour l’argent, j’ai ... j’ai que ça sur moi, juré ! balbutia-t-elle en levant sa petite besace.

Elle regardait autour d’elle. Les passants l’ignoraient, comme d’habitude. Elle les traitait des tous les noms intérieurement en réfléchissant à un moyen de s’en sortir vivante de cette impasse.

Hurler? L’homme derrière elle pourrait la réduire au silence d’un rapide coup de poignet.

Implorer les passants du regard ? Tout à fait inutile. Elle était transparente à leurs yeux.

Prendre son agresseur par surprise et se défendre? Hors de question. C’est peut être ce qu’elle allait raconter par la suite mais dans l’immédiat, elle était très loin d’en être capable.

Prier et prendre ses jambes à son cou? Elle espérait pouvoir prendre son agresseur par surprise et filer avant qu’il puisse réagir. Ça pouvait marcher...

* * *

Comme le sort peut être mesquin parfois ! Faarèn était rentré dans sa cité depuis quelques minutes à peine que le destin lui avait déjà mis une bonne claque, pour bien lui remémorer pourquoi il était partit. Le temps ne suffit donc pas à racheter les fautes.
Alors que la foule se dispersait, il prit une profonde inspiration pour effacer son air grave, et paraître naturel. Il en voulait à la jeune femme pour ce petit coup de poignard, mais sa nature généreuse le forçait a l’aider. Il s'avança alors vers elle tout en fouillant de sa main une petit bourse.
Ayant mis la main sur quelques pièces, il releva la tête pour les donner à la barde, mais fut coupé par son élan.
Il y avait un homme derrière elle, il ne l’avait même pas remarqué avant. Les deux individus étaient très rapprochés. Faisait il partie de ces sombres individus auxquels les artistes de rue le plus modestes devaient en permanence rendre des comptes ? Ou simplement un ami ou un amant louche ?
Visiblement rien de vraiment menaçant, mais un vieux séraphin est toujours suspicieux, surtout que la jeune fille n’avait pas vraiment l’air à son aise.
Avec assurance, il prit la parole :

- J’ai déjà entendu plus belle sérénade, ma jeune amie, mais les temps sont difficiles n’est ce pas ? Donnez moi votre main s’il vous plaît. Dit-il en mimant une courte révérence.

Il attendait la réponse, une main tendue et accueillante, et l’autre pleine de piécettes. Son regard était rivé sur l’homme derrière elle, mais il était clairement inidentifiable.

* * *

Faarèn. Décidement, Elras était chanceux : à peine une journée s’était écoulée depuis son retour et il était déjà dans de beaux draps. Il n’avait pas imaginé que le Séraphin se serait approché du barde. Bien sûr, c’était évident maintenant qu’il le distinguait plus clairement. Faarèn ne pouvait pas rester de marbre en entendant cette histoire. Lui échapper sept ans auparavant avait relevé du miracle, tant l’homme était méticuleux. Mais les gens changent.

- Capitaine? Capitaine Faarèn Valanor !? Ça alors, mais c’est une légende qui vient te saluer petite ! s’exclama Elras, en s’interposant entre les deux individus. Il plaça une main sur l’épaule de la jeune femme et l’incita à accepter l’argent que lui tendait le vieux séraphin. Sans attendre qu’elle ne s’exécute, Elras fit volte-face et opéra une parfaite révérence envers l’homme.

- C’est un honneur de vous rencontrer, capitaine. Vous avez tant fait pour cette ville !Il s’interrompit devant le regard suspicieux du vieil homme. Pardonnez mon accoutrement monseigneur, mais je suis souffrant. Mon amie ici présente vous tient en haute estime, mais sa timidité la perdra. Continua-t-il en jetant un regard glacé au barde. Approche donc, petite, dit-il en attrapant la jeune femme par les épaules, avant de la placer en face du séraphin.

Elle couvrirait sa retraite. Son subterfuge ne durerait pas plus longtemps, sa victime pouvait craquer à tout moment.
Il ne suffit que d’un instant : Faarèn baissa son regard sur la femme. Elras n’était plus là.

* * *

Mais bons Dieux, qu’est-ce qui venait de se passer ?
Adeline avait assisté à la scène sans réagir, complètement hagarde. Elle avait d’abord cru être sauvée par le Séraphin qui venait d’apparaître quand l’inconnu qui l’avait menacé quelques secondes auparavant s’était interposé pour raconter Kormir sait quoi. Terrorisée, Adeline avait obéi à ses moindres ordres, craignant toujours pour sa vie. Mais elle ne pouvait s’empêcher de rester abasourdie par la soudaine intervention du jeune homme (dont elle avait enfin pu voir le visage!).
Elle resta plantée là quelques secondes avant de se faire une contenance devant le Séraphin. Elle cherchait quelque chose d’intelligent à dire, un compliment pour celui qui était une légende locale mais ses pensées étaient encore obnubilées par l’étrange comportement du jeune homme.

- Euh... Qu’est-ce que... Hein ?

Elle avait l’air fine, tiens.

* * *

Tout s’était passé très vite ! Le vétéran n’avait pas eu le temps d’ouvrir la bouche. Et pourtant, il avait ressenti une grande poussée d’adrénaline. Il avait tout fait pour analyser le plus vite possible l’homme qui se tenait en face de lui. En un éclair, il avait réfléchit au pire : une bagarre, une appréhension, l’éventualité de sortir ses armes ou de protéger la jeune barde innocente.
Cette paranoïa n’avait rien de maladive : c’est la procédure. Il avait encore de bons restes de ses fonction de gardien du Promontoire. Cette pensée lui fit rapidement relâcher ses nerfs. Sans doutes était il tombé sur un brigand de basse besogne, un gros bras, un maquereau... ou tout simplement un fou comme il y en a dans les grandes cités.
C’est donc tout naturellement qu’il se présenta à la jeune fille interloquée.

- Bien le bonjour Demoiselle. Je m’appelle Faarèn Valanor et, comme votre... ami... l’a précisé, j’étais capitaine de la garde de la reine. Mais c’était il y a des années ! Décontractez vous.

Comme il avait toujours ses pièces en main et que la jeune fille restait interdite, il les déposa dans la besace vide à ses pieds. Puis il continua, en espérant que son interlocutrice se laisse enfin aller.

- Cet individu... Un ami à vous ? J’espère qu’il ne vous porte aucun soucis. Je connais bien ce genre d’homme vous savez... il passa machinalement une main dans sa barbe avant de continuer. Bien ! Et cette chanson que vous entonniez ! Vous mentionniez un... un retour ? Que nous vaut donc cette rumeur, jeune amie ?

* * *

Il avait déjà traversé la moitié de la ville avant de se rendre compte que personne n’était à sa poursuite.

- Surprenant, laissa échapper Elras en reprenant sa respiration.

Il avait peut-être surestimé son adversaire, finalement. Des années d’exil l’avaient habitué à un tout autre degré de menace. Il avait voyagé en des lieux où la moindre hésitation signifiait une mort certaine. Regrettant déjà d’avoir dû s’enfuir avant d’obtenir plus d’informations, le jeune homme s’adossa à une arche ombragée. Là, aux pieds de la ville, les hauts quartiers du Promontoire Divin semblaient l’écraser alors qu’il levait le regard vers le palais royal.
Discrètement, il retira un morceau de parchemin de la poche intérieure de son manteau et chuchota une incantation. Le papier, très ancien en apparence, s’agita avant de se tordre dans une direction en particulier. Une incantation à usage unique qu’Elras avait conservé, comme de nombreux autres artefacts, de son passage dans les catacombes d’Ascalon.

- Ah, les anciens étaient vraiment ingénieux, se dit-il à lui-même.

Il avait en effet pris le soin de glisser un morceau du parchemin dans la poche de sa victime avant de la présenter à l’ancien Capitaine séraphin, ce qui lui permettait de connaître sa position. Il ne restait plus à espérer qu’elle ne dise rien à Fäaren : un frêle barde à faire taire était déjà un contretemps déplorable, mais un Capitaine, même à la retraite, était un problème d’une autre envergure. Il attendrait la nuit.

* * *

Adeline regarda un instant autour d’elle, déboussolée avant de relever les yeux vers l’ancien Séraphin.

- Je... euh... j’sais pas qui c’était c’type... Mais euh... J’pense que vous l’avez fait fuir alors merci bien, m’sieur.

Elle se racla la gorge avant de continuer.

- Par rapport à la chanson, bah, j’sais pas, c’est juste une p’tite rumeur que j’ai entendu chez Andrews l’autre soir, balbutia-t-elle en se frottant la nuque, gênée, J’vois pas en quoi elle peut être intéressante. Elle est peut être même pas fondée, v’savez ?

Adeline se sentait de plus en plus nerveuse, à être interrogée par l’ancien officier. Même si elle n’avait rien fait de mal, elle se sentait légèrement oppressée. Et tout ça pour une foutue chanson qu’elle avait composé le soir d’avant. Elle ramassa sa bourse, qui n’était plus vide, et la serra entre ses mains, mal à l’aise. Il était temps de filer.

- Je... euh... j’devrais rentrer chez moi j’pense. J’ai eu assez d’émotions pour aujourd’hui. J’espère juste ne pas croiser l’aut’ fou furieux là...

* * *

Elras était un homme prudent. Il maintenait l’avantage sur son adversaire à tout instant en connaissant sa position à l’avance. Il savait quand frapper et quand se retirer, et l’heure n’était pas encore venue. Il lui fallait plus d’informations. Le genre d’informations qu’on ne trouve que dans les quartiers populaires du Promontoire Divin.
Il entra dans une taverne au coin d’une rue. Les clients étaient peu nombreux à cette heure. Seuls deux ivrognes semblaient s’agiter au comptoir. Il alla s'asseoir à une table isolée, dans l’ombre d’un escalier, et retira sa capuche d’ébène, dévoilant son visage. Personne ne pourrait le reconnaître ici. Le temps avait endurci ses traits.
Le jeune homme passa ses deux mains gantées dans ses cheveux blonds, luttant contre des mèches rebelles qui descendaient sur son front. Il expira, osant se détendre pour la première fois depuis son retour.
Il fit signe à l’une des serveuses et demanda à ce qu’on lui apporte de l’eau. Au même moment, un homme aux cheveux grisonnants entra dans la taverne et alla rejoindre les deux autres accoudés au comptoir.

- …l’Assassin Elras... retour au Promontoire... route de Dwayna... barde... dit le nouvel arrivant en interpellant le propriétaire des lieux, occupé à ranger des bouteilles.

Elras tendit l’oreille. Il n’avait pas rêvé, l’homme était à la représentation de cette barde de malheur. La rumeur se rependait.

- Elras ? demanda le plus jeune du groupe, visiblement intrigué par cette histoire. Jamais entendu parlé de c’type moi !

- Moi non plus, d’ailleurs, dit l’intéressé en sortant de l’ombre. Peut-on en savoir plus sur cette histoire l’ami ?

Content d’avoir une audience, l’homme s’assit sur un tabouret et se tourna vers le groupe élargi, sous l’oeil intrigué des quelques rares clients.

- C’était il y a sept ans je crois, plus ou moins. A l’époque, une famille influente avait accédé à un siège au ministère. Actéon qu’il s’appelait. Un noble parmi les nobles. Je crois pas qu’il soit jamais descendu de la ville haute ! Lui, pur krytien, il avait épousé une ascalonienne, issue d’une famille de marchands ayant fait fortune en Canthe si mes souvenirs sont bons. Mais c’était avant tous ces trucs avec Za... Zhaitan là, et ces malheurs d’Orriens. Ostria je crois qu’elle s’appelait. Arana Ostria, deuxième du nom. Ils avaient une fille, la pauvre petite Hélia. L’homme marqua une pause et pris une gorgé d’un liquide qu’Elras ne reconnut pas. La petite devait avoir sept ou huit ans. Elle ne méritait pas ça.

- Mais qu’est-ce qu’il s’est passé au final ? insista le plus jeune, impatient.

- Il l’a tué. Elras, l’assassin. Il a tué de sang froid le bon ministre devant sa fille et sa femme. Assoiffé de sang qu’il était, seule l’arrivée de ce cher Capitaine Faarèn l’empêcha de massacrer toute la famille !

- Je n’étais pas au courant de cette version ! Intervient un homme. Que faisait le vieux Capitaine chez les Actéon à ce moment ?

- Ne me demande pas les détails, je n’en sais pas plus que vous ! Toujours est-il qu’il a pris l’affaire à sa charge, envoyant ses séraph’ chercher dans les moindres recoins du Promontoire. Mais ils l’ont jamais trouvé, Elras. Volatilisé. Malgré sa forte volonté, Faarèn a pas tardé a être remplacé par les types du Ministère. On a appris plus tard que l’assassin avait quitté la ville. Ils ne l’ont jamais rattrapé dans la campagne, alors ils ont fait porter le chapeau au vieux capitaine. Il ne méritait pas ça, après ce qui est arrivé à sa femme.

- Et donc, vous dites qu’il est de retour, cet assassin ? Demanda Elras, feignant l’ignorance.

- Ouais ! C’est la petite Adeline qui chantait ça tout à l’heure ! Je l’ai entendue alors que je rentrai de l’atelier. J’sais pas pourquoi elle continue d’se produire, elle attire pas vraiment la foule.

- Vous la connaissez personnellement, cette... barde?

- La petite donne souvent de la voix là où je travaille, alors j’ai déjà sympathisé avec elle. Du genre discrète, mais elle est pas méchante.

Elras feint un sourire avant de rebrousser chemin jusqu’à sa table. Un verre d’eau l’attendait. Le reflet de son visage mal rasé se reflétait dans le liquide, qu’il but d’une traite avant de rabattre sa capuche. Alors, seuls ses yeux bleu pâle restaient visible, perçants et froids.

* * *

Adeline marchait aussi vite que possible dans les rues du Promontoire. Elle avait un peu planté le capitaine Séraphin en plein milieu de la rue mais elle n’avait pas spécialement envie de rester là. Elle avait juste envie de rentrer chez elle, de se jeter sur son lit et d’écrire un peu, au calme.
Elle jeta un coup d’oeil à sa bourse. C’est seulement grâce au gentil capitaine qu’elle avait quelque chose à ramener. D’habitude, ça allait mieux que ça. Enfin, faut avouer, les jolies balades n’étaient pas forcément populaires en ce moment. Lyssa sait pourquoi.
Elle passa devant la Querelle du Corbeau, la taverne qui lui rapportait la majorité de son maigre salaire. Andrew, le tavernier lui fit un signe de la main et Adeline passa la tête dans la taverne.

- Hey, Ady ! Qu’est-ce qu’tu d’viens ?

- Boh, pas grand chose Andrew, comme d’hab’. J’rentre chez moi là.

- Ah ben salue ton père pour moi ! Et n’hésite pas à repasser, les clients aiment bien ta voix, t’as même un nouvel admirateur, qui a posé des questions sur toi, dit Andrew en faisant un geste vers le fond de la taverne.

- Tu parles de qui Andrew ? demanda la jeune femme après avoir jeté un coup d’oeil vers la direction que montrait Andrew. J’vois personne...

- Hein ? Mais j’te jure qu’il était là ! Ca y est, j’perds ma tête. Bah, allez gamine, file !

Adeline obéit, perplexe. Sa mésaventure de tout à l’heure l’avait rendue un tantinet paranoïaque. Elle haussa les épaules avant de continuer sa route vers chez elle, de l’autre côté de la place

* * *

Faarèn avait eu beau faire tous les efforts possibles pour paraître aimable et amical, il avait bien vu que la barde n’était pas du tout à l’aise pour lui répondre.
Pourtant, le vétéran n’avait jamais été très militaire, préférant la sympathie à l’intimidation. Ses méthodes prenaient plus de temps mais lui valurent d’être respecté de ses hommes et concitoyens.

- Mmm... ça doit être l’armure... ça fait toujours peur en ville... pensa t-il tout haut avant de reprendre sa route.

Dans sa hâte de quitter les lieux, la jeune fille n’avait même pas remarqué le parchemin qu’elle avait fait tombé. Faarèn était un habitué des prières divines et des pouvoirs de la déesse Dwayna, aussi avait t-il pu immédiatement identifier ce rouleau comme étant magique. Mais de quelle nature exactement ? Seul un sage ou un mage pourrait le renseigner... Et quelqu’un de confiance.
Il devait d’abord passer chez lui, mais ce petit évènement lui fit changer d’avis. Il allait rejoindre le quartier Ossa. Il y a là bas un vieux manoir, un bâtiment confortable mais assez sobre, qui sert de bibliothèque pour quelques grandes guildes. On y retrouve souvent des membres du prieuré de Durmand, et des érudits de l’ordre des Séraphins. C’est un endroit qu’il connaissait bien, la bâtisse appartenait à un petit noble, un vieil ami à lui qui, faute d’héritiers, avait légué sa demeure aux forces de la justice.
Le vétéran était persuadé de trouver quelqu’un là bas qui pourrait l’écouter, car il n’était plus très sûr d’être reçu gracieusement dans les bureaux de la ville haute.

- Elras... Elras... C’est incroyable comme le destin se joue de nous... continuait il de marmonner seul en traversant les circulades de Mélandru et de Balthazar.

Cette rumeur ne pouvait être totalement innocente. Sa grande expérience le lui disait : il faut faire confiance au destin en ce monde. Elras. Ce nom le hantait encore. Cette raclure était aussi perfide que dangereuse, et son retour n'annonçait strictement rien de bon.

* * *

La nuit était tombée sur le Promontoire, et les nuages avaient obscurcis le ciel étoilé. Les gouttes ruisselaient sur les épaulières sanglées d’Elras, qui attendait, impassible, une opportunité pour pénétrer dans la demeure. Tous ses sens le mettaient en garde : le bâtiment était bien trop grand, même si il restait sobre, pour appartenir à un simple barde, pourtant la magie qu’il avait mis en oeuvre indiquait que sa cible, Adeline, se trouvait à l’intérieur. Peut-être venait-elle d’une riche famille et affectionnait la rude vie d’artiste.
Quelqu’un ouvrit une fenêtre donnant sur la cour arrière. Une jeune femme, vêtue d’une riche robe d’érudit bleue, apparu via l’ouverture. Elras reconnu l’emblème du Prieuré de Durmand, un ordre de sages et d’érudits. Que pouvait-elle bien faire ici ?
Une voix indistincte se fit entendre au rez-de-chaussez, et l’érudite se retira. Une opportunité, pensa Elras. Heureusement pour lui, cette vieille bâtisse du quartier Ossa abordait quelques ornementations, dans le style Elonien, aussi il n’eut pas de mal à trouver des prises pour atteindre la fenêtre du premier étage, laissée ouverte.

La pièce était vide. Des gouttes coulaient le long du cuir de son armure, trempant le plancher sous ses pieds. L’assassin observa les lieux. Le mobilier était riche, dominé par des couleurs d’or et d’opale. Les murs étaient couverts de tableau retraçant de grandes batailles historiques : Kyhlo, pendant la Guerre des Guildes; la Chute de Palawa Joko à Jahaï, aux mains du Turai Ossa…
Le regard d’Elras fut attiré par autre chose : une petite table, adjacente à une bibliothèque, sur laquelle était posé un morceau de parchemin, son parchemin.
Soudain, le grincement des marches d’un escalier se firent entendre. Cela venait de l’étage supérieur : quelqu’un descendait. Sans réfléchir plus avant, Elras ouvrit en trombe la seule autre porte de la pièce restante et s’y engouffra. La lumière l’aveugla. Un majestueux lustre éclairait une imposante pièce. Il fallut quelques secondes à Elras pour s’adapter à la nouvelle lumière : la pièce était vaste et s’étalait probablement sur toute la superficie de la maison. Plusieurs étagères remplies d’artefacts et de livres divers occupaient l’espace. Enfin, en son centre dominait une large table où étaient assis plusieurs érudits qui portaient l’insigne du Prieuré. La jeune femme de tout à l’heure était là aussi, à côté d’un homme en armure abordant un tabard doré aux couleurs des Séraphins.

- Faarèn Valanor ! S’exclama Elras, stupéfait, alors que tous les regards se tournaient vers lui. En un éclair, l’intéressé saisit la masse d’armes qu’il avait posé sur la table.

* * *

- Que signifie cette intrusion ? Qui êtes vous ? héla un érudit de Durmand. La question semblait autant s’adresser au nouveau venu qu’à l’ancien capitaine.
Celui ci ne bougeait pas, interdit en position défensive. Dès la première seconde, son instinct lui révéla l’identité de l’homme qui venait de l’interpeller ainsi. Il essayait désormais de ne pas tomber dans la paranoïa… Et si ce n’était qu’une malheureuse coïncidence ?

La tension était très vite devenu pesante dans toute la pièce. Les badauds et les savants les moins courageux commençaient à vider les lieux. Personne n'appelait la garde. Tacitement, ils étaient tombé d’accord, la garde était déjà là.

- Elras… Assassin ! invectiva-t-il. Il en était convaincu désormais. Depuis qu’il avait remis les pieds dans la ville, les dieux s’acharnaient à le présenter à son destin. Rends toi ! Dépose tes armes ! Toutes tes armes !

Il n’avait pas nié. C’était lui. Le responsable de sa chute était à quelques mètres, et s’avançait les bras en évidence. Il pouvait presque toucher celui qui était insaisissable. Il avait attendu cela pendant de longues années d’exil. Il baissa un instant sa garde pour saisir sa besace qui devait contenir de vieilles menottes ou quelque chose faisant office. Ces quelques secondes suffirent amplement à l’assassin.
En un éclair, ce dernier bondit sur le vétéran qui dû se rattraper de justesse pour ne pas tomber à terre. Profitant de la confusion, il se rua en direction de la pièce d’où il était venu. Il lui fallait fuir, mais pas les mains vides.
Arrivé au niveau de la porte grande ouverte, il fut soudain violemment arrêté. Déséquilibré, il eut juste le temps d’apercevoir une aura bleutée ondulant sur ce mur invisible, quand une lourde main gantelée se posa sur son épaule pour le retourner. Une vision du visage sévère de son vieil ennemi fut suivie d’un violent coup de poing à la mâchoire.
Ses réflexes lui permirent d’éviter la chute et de prendre appui sur le sol pour asséner un coup de pied rapide. Faarèn le reçu en pleine poitrine, suivi d’un petit poignard fulgurant qui se figea dans un interstice de sa lourde armure.
Dans un râle, l’ancien capitaine brandit sa masse et frappa. Trop lent. Elras fit une habile roulade de par côté et le coup fit éclater une dalle marbrée avec fracas. Profitant de la faiblesse de son adversaire, l’assassin lui lacéra le flanc de sa dague. Il déchira la ceinture, un morceau de tabard et l’attache du bouclier de Faarèn, qui tomba lourdement sur le sol. L’instant d’après, un impact d’une rare intensité vint lui frapper le bras gauche. Un craquement sourd se fit entendre, et l’assassin fut propulsé à terre.

Elras se glissa contre un mur, en tenant son bras blessé. Le séraphin le dominait, le menaçant d’un nouveau coup de sa masse d’armes.

* * *

Tout s’était passé très vite. Elras avait réagit instinctivement, cherchant une échappatoire à cette situation surréaliste. Il n’aurait définitivement pas dû douter de la vivacité de son adversaire. Ses pensées étaient en ébullition : l’homme l’avait appelé “Elras”. Comment avait-il pu faire le lien entre l’enquête qu’il avait menée huit ans plus tôt et les évènements de la veille ? Peu importait au final, il devait s’enfuir à tout prix.
Surpris dans un premier temps par ce qu’il identifia comme de la magie protectrice, l’assassin s’était ressaisit rapidement et avait pris le dessus un instant. L’échange de coups fut vif, mais alors qu’il entrevoyait une échappatoire, un coup d’une violence inouïe l’envoya au sol.
Elras ne ressentait aucune douleur. Il n’avait d’ailleurs plus aucune sensations dans son bras gauche, frappé de plein fouet par la masse d’arme de Faarèn. Des crépitements accompagnés d’éclats bleutés persistaient autour de l’arme alors que son adversaire le surplombais.

- Faarèn mon ami, c’est un plaisir que de te revoir après tout ce temps. Comment vont les enfants ? Lâcha Elras, sarcastique. Inutile de continuer cette comédie plus avant. Tu ne semblais pas attendre ma visite… l’assassin marqua une pause, esquissant une grimace en tentant de déplacer son bras blessé. Le gardien maintenait sa pose, visiblement perturbé par la prise de parole de son adversaire. As-tu des nouvelles de cette chère Hélia ou de sa mère ? J’aimerai leur rendre visite à l’occasion pour leur présenter mes condoléances.

Un silence pesant s’installa entre les deux hommes. On pouvait entendre distinctement le battement de la pluie sur les carreaux de la fenêtre. Le regard d’Elras croisa furtivement celui de la jeune érudite qui accompagnait Faarèn, elle était en retrait et semblait dépassée par les évènements.

- Bah, peu importe, acheva Elras tout en dévisageant son adversaire. Il pouvait lire la fureur dans ses yeux. Sans lui laisser le temps de répondre il dégaina de sa main valide un pistolet pré-chargé et fit feu. Le projectile prit par surprise le gardien, qui eut juste le temps d’envelopper son corps d’une égide protectrice. L’explosion produisit un écran de fumée qui enveloppa intégralement Elras et son adversaire. Faarèn balaya l’espace d’un coup horizontal, mais sa masse ne rencontra que du vent.

La fenêtre était grande ouverte et claqua à plusieurs reprise sous la force du vent.

* * *

Adeline n’arrivait pas à dormir. Allongée sur son lit avec la fenêtre grande ouverte pour profiter de la fraîcheur du soir, elle fixait le plafond de sa chambre. Elle se repassa les évènements de la journée : sa petite pique aux Séraphins au sujet de l’assassin d’Actéon, puis un voyou qui manque de l’agresser et enfin un haut gradé - Faarèn Valanor en plus ! - qui l’interroge sur cette foutue chanson.
Adeline marmonna quelques jurons en se retournant sur son lit, se maudissant elle-même d’avoir écrit cette croûte. Elle ne lui avait apporté que des problèmes… et deux pièces d’argent. Elle pouvait au moins se consoler avec ça. Elle sortit de sa chambre, ayant abandonné l’idée de dormir, pour aller piller le garde-manger au rez-de-chaussée. Rien de tel qu’un quignon de pain pour s’occuper en attendant que le sommeil vienne.
L’orage commençait à tonner. Adeline n’aimait pas l’orage. Elle ne connaissait que trop bien les histoires d’horreur où des fous furieux s’introduisaient dans les maisons en profitant du tonnerre pour ensuite assassiner leurs cibles de manière absolument horrible et dégoûtantes.

- Pfft, Adeline, t’as beaucoup trop d’imagination, gnah gnah gnah, dit-elle en parodiant la voix grave de son père. Elle était rentrée chez elle sans dire un mot et ne l’avait pas encore nargué avec ses deux pièces d’argent et trois pièces de cuivre gagnées dans la journée. Avec son père, elle se sentait toujours obligée de prouver que sa vocation pouvait lui rapporter. Même quand elle avait gagné presque cinquante pièces d’argent chez Andrew l’autre soir, son père avait trouvé un moyen de critiquer son choix de carrière.

Elle remonta vers sa chambre en râlant contre son père, son morceau de pain entre les dents. Elle s’arrêta au pas de sa porte. La scène était légèrement effrayante : sa chambre n’était éclairée que par la lune et quelques éclairs de temps à autre, projetant des ombres inquiétantes sur ses murs. Les histoires d’horreur qu’elle aimait raconter lui revinrent en mémoire, la terrifiant encore plus. Elle s’avança doucement dans la pénombre pour aller fermer sa fenêtre qu’elle avait laissée grande ouverte et s’assit ensuite sur son lit, pas rassurée par l’orage qui grondait dehors.
Sa chambre fut soudainement illuminée par un éclair et Adeline sursauta, tombant au bas de son lit.

Dans un coin de sa chambre, non loin de la fenêtre, elle avait aperçu une silhouette. Une silhouette humaine, adossée contre le mur. Retenant un hurlement, elle resta immobile quelques instants, cachée derrière son lit. Tout doucement, elle passa la tête au-dessus, pour essayer d’apercevoir la forme immobile, mais il faisait trop sombre.
Se mordant la lèvre, elle s’affaira à trouver une bougie et des allumettes pour avoir un peu de lumière. Un tantinet rassurée par la lueur de la bougie, elle la leva pour tenter de voir un peu mieux l’individu. Elle distingua les reflets de ce qui devait être du cuir mouillé, une armure sombre. La silhouette avait une carrure masculine, mais son visage était dissimulé par une capuche. Et un bras tordu d’une manière pas vraiment naturelle.
Elle se dissimula à nouveau derrière son lit, terrorisée et se passa une main dans les cheveux.

- Adeline, tu as quelqu’un dans ta chambre. TU AS QUELQU’UN DANS TA CHAMBRE, chuchota-t-elle à elle-même. Elle repassa la tête par-dessus le lit. L’homme n’avait pas bougé.

- Il est p’têt mort… Oh Lyssa, j’ai un cadavre dans ma chambre…

Adeline allait vraiment se mettre à paniquer. Comment allait-elle expliquer ça aux Séraphins ? Pire, comment allait-elle expliquer ça à ses parents ?
Elle essaya de se calmer en se disant qu’un cadavre, c’était pas aussi dangereux qu’un vivant. Peut-être.
Doucement, tout doucement, elle s’approcha du cadavre, contre son jugement. Ses doigts allaient frôler l’armure de l’homme quand elle l’entendit respirer.
La seconde d’après, elle était de nouveau cachée derrière son lit, tremblant comme jamais.

* * *

- Où est elle…. Mais où est elle ? s’indignait Faarèn.

Cela faisait un bon moment qu’il fouillait sa propre demeure en quête de sa vieille pipe fétiche. Sa maison lui avait semblé abandonnée. Tout était en place, exactement comme quand il l’avait laissé il y a quelques années de cela, et rien ne manquait. Mais la poussière et les toiles d'araignées avaient pris possession des lieux, et le vétéran dû s’atteler à un grand ménage à son retour de la bibliothèque. Cela lui avait au moins permis de lui occuper l’esprit après cette journée riche en émotions. Il voulait se détendre sur le beau balcon construit à l’étage, sur la façade qui faisait face au château de la reine. Il tenait beaucoup à ce balcon, il avait fait construire son petit manoir douillet tout autour de ce dernier, et ce dans le but de pouvoir s’y délaisser en fumant sa pipe et en contemplant les somptueuses flèches du palais. C’était pour lui le symbole inviolable de la lutte de l’humanité, et il avait besoin de les contempler. C’était très vite devenu son rituel, surtout quand il avait commencé à monter en grade. Cela lui redonnait espoir.
Mais il ne retrouvait pas sa pipe, et il était hors de lui.

- BON SANG ! hula-t-il, tout en balayant violemment toute la surface d’un petit bureau, renversant avec fracas encrier et lampes.

Il ferma les yeux et recentra son esprit, puis accéda finalement à sa terrasse. La nuit était avancée et la ville était très calme. On n’entendait que de rares aboiements lointains, ou bien le raisonnement métallique de l’armure d’un soldat en patrouille dans une ruelle proche. Il se sentait enfin chez lui et put laisser son esprit vagabonder.
Qui, sinon les dieux, aurait pu s’amuser ainsi avec son destin ? Il revenait d’un très long exil, et en seulement quelques heures toute son ancienne vie lui était revenue en pleine figure. Le voilà de nouveau face à ses échecs, face à son pire ennemi, comme si il n’était jamais parti. C’était forcément un signe.
Et puis il pensa à ses enfants. Sa fille Lirel. Il pensait la retrouver dans la maison, mais elle l’avait quitté depuis longtemps et cela l’inquiétait. Et son fils, Anthèm, toujours disparu. Il avait secrètement espéré avoir de ses nouvelles en rentrant chez lui… un petit mot griffonné quelque part, ou un objet… le moindre signe de vie. Demain, il devait aller chez les Séraphins. Elras n’était pas sa seule cible.

Il lui fallait retrouver sa fille. Peut être savait elle où était sa pipe ? Il lui fallait cet objet.
C’était le cadeau de sa défunte épouse. Un de ses derniers souvenirs.


Dernière édition par Kalendrack le Mer 10 Sep - 15:48, édité 3 fois
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MessageSujet: Re: L'assassin, le vétéran et le barde   Mer 10 Sep - 13:31

* * *

Elras ne se souvenait pas vraiment de sa fuite, des flash lui revenaient sporadiquement : le saut par la fenêtre, la douleur insoutenable de son bras cassé par le coup de Faarèn, la pluie tombant tel un rideau sur les rues sombres du Promontoire… ses jambes l’avaient porté, à moitié conscient, vers le refuge qui lui semblait le plus logique.
Il pouvait sentir toute la pesanteur de son corps écraser son visage contre ce qu’il jugea être un vieux plancher. Ses sens lui revenaient peu à peu. Le tonnerre gronda. Le plancher grinçait, il estima la distance le séparant d’un autre individu à moins d’un mètre. Son entraînement lui criait de fuir, mais son corps refusait de bouger. Cependant, il ne ressentait pas d’animosité. Son instinct lui disait qu’il n’y avait rien à craindre.
Il ouvrit lentement les yeux. Le sol était trempé tout autour de son corps. Il parcouru la pièce des yeux : une chambre, peu éclairée à l’exception de flash lumineux réguliers provenant de la seule fenêtre, ouverte, par laquelle il était probablement entré. Derrière le lit, il remarqua une silhouette tremblante qui sortait la tête par intermittence pour l’observer. Il jura. Le son de sa voix la fit sursauter. De tous les individus… pourquoi elle ?

Elras tenta de se relever - il réalisa qu’il était tombé d’une position assise, ce qui l’avait probablement réveillé - mais il se retint de hurler quand son bras lui rappela douloureusement sa condition. Il réfléchit à toute vitesse.

- Approche, lâcha-t-il dans un souffle roque. Je ne suis pas en mesure de te faire quoi que ce soit, approche, réitéra-t-il, se voulant convainquant.

De son bras valide, il fit levier pour se redresser difficilement, et après une seconde d’hésitation, retira sa capuche, dévoilant une chevelure d’un blond foncé et une barbe de trois jours. La jeune fille - il pouvait la voir distinctement maintenant - resta immobile pendant quelques secondes.

- Z’êtes qui d’abord ? Qu...Qu’est-ce que vous me voulez ? demanda-t-elle d’une voix tremblante.

Elras resta silencieux, se contentant de faire signe d’approcher à la jeune fille. Elle le fixait depuis son “abri” mais ne bougeait toujours pas. Impatient, il tenta alors un mouvement vers elle, mais son bras céda. Étouffant un cri de douleur, il s’effondra face contre terre, inconscient.

* * *

- Oh merde, souffla Adeline. L’homme gisait maintenant par terre, visiblement inconscient. Légèrement rassurée, elle fit un pas vers lui. Puis deux. Puis trois. Elle s’approchait tout doucement, grimaçant en voyant le bras tordu. Il est p’têt mort maintenant…

Maintenant juste devant lui, à genoux, elle se pencha pour regarder son visage mais ne voyait pas grand chose, avec la lune pour seule lumière. Elle se mordit la lèvre avant de se décider à déplacer le type à ses pieds en faisant bien attention à ne pas toucher à son bras tordu. Elle le releva et l’adossa au mur, et pouvait maintenant mieux voir son visage.
C’était le type qui l’avait agressé tout à l’heure. Tétanisée, son esprit marchait à toute vitesse. Qu’est-ce qu’il foutait là ? Qu’est-ce qu’il lui voulait ? Allait-il la tuer ? Allait-il se réveiller ? Adeline paniquait à l’idée d’avoir un fou furieux qui lui voulait du mal dans sa chambre. Elle entendit alors le plancher du couloir grincer. Ses parents avaient dû être réveillés.

- Adeline ? Qu’est-ce qu’tu fous ? fit une voix grave et bourrue dans le couloir.

- Merde ! jura la jeune fille dans un souffle.

Rassemblant ses forces, elle s’efforça de traîner l’inconnu sur le sol. Il fallait qu’elle le cache et vite. Elle regarda rapidement autour d’elle. Le cacher dans l’armoire ? Il ne tenait pas debout, il tomberait facilement. Le coffre ? Il avait déjà le bras cassé, autant ne pas en rajouter. Elle regarda alors son lit. Il était assez haut pour qu’elle puisse le cacher en dessous. Elle poussa de toutes ses forces le type qui n’était pas des plus légers pour le fourrer sous son lit. Les pas de son père se rapprochaient de plus en plus. Au dernier moment, elle se jeta sur son lit, juste au moment où son père ouvrait la porte.

- Adeline ! Tu sais quelle heure il est ?

- Oui, j’suis désolée ! Y avait un… un pigeon qui est rentré dans ma chambre! J’ai dû le virer…

- Ben ferme ta fenêtre la prochaine fois, dit-il en refermant la porte.

* * *

Elras ouvrit les yeux. Il lui fallu un certain temps pour retrouver ses esprits et réaliser qu’il s’était évanoui. Ses sens lui revenaient petit à petit, et avec eux, la douleur. L’arrière de sa tête avait du prendre un méchant coup, car elle le lançait horriblement, comme si il avait été assommé.
Il se concentra sur les sons : une conversation étouffée, puis un bruit de porte qui claque, et le grincements du plancher. Le plancher. Soudain, il réalisa que son environnement avait changé. Il tenta de se redresser mais fut arrêté net par ce qu’il estima être des lattes de bois. Un lit, il était sous un lit !

- Adeline, souffla-t-il, j’aimerai que tu m’écoutes attentivement. Vois-tu, je suis quelqu’un de pragmatique. Il marqua une pause avant de continuer d’une voix posée et inquiétante. Comme tu as pu le constater, je suis dans une position compliquée, cependant, sois assurée que t’ôter la vie me serait d’une simplicité déconcertante, affirma-t-il dans un mensonge provocateur. Aussi, j’attends de ta part une coopération sans failles. Nous n’avons pas besoin d’être ennemis, et tu m’as l’air d’une fille intelligente.

L’intéressée ne laissait pas échapper un mot. Sans crier gare, Elras donna alors un léger coup de pieds à la base du lit, ce qui eut pour conséquence d’engendrer un gémissement contenu, suivi quelques secondes plus tard par ce qu’il estima être un sanglot. L’ignorant, il réitéra sa question. Elle acquiesça dans un souffle, de peur de le contrarier.

* * *

Deux jours s’étaient écoulés depuis l’arrivée de l’inconnu. Adeline avait accepté de l’aider, à contrecoeur et le regrettait déjà. Elle ne connaissait ni son nom, ni ses intentions et il la terrorisait avec son regard dur et ses menaces voilées. Le cacher de ses parents n’avait pas été chose facile, surtout quand elle devait lui ramener quelque chose à grailler le soir. Quelle plaie ! Mais jusqu’ici, il n’avait fait de mal à personne et restait relativement courtois. Et froid, malgré le fait qu’elle avait pansé ses blessures et s’était occupé de son bras, dans la mesure du possible. Adeline marmonna tandis qu’elle ouvrait la porte de sa chambre, un bol de soupe chaude dans les mains:

- Hey, toujours là ? J’vous apporte la bouffe ! dit-elle, en balayant la pièce du regard. Ne voyant personne, elle posa le bol sur sa table de chevet, avant de s’asseoir sur le lit. C’est alors qu’une petite enveloppe attira son regard. La jeune femme, intriguée, la saisit et l’entrouvrit pour voir son contenu. Le papier était de bien trop bonne qualité pour qu’elle puisse lui être adressée et elle s’approcha pour déchiffrer l’écriture sur le petit carton.

- Bal… c’est une invitation à un bal ? C’est à qui cette connerie ? Ça peut pas être à…

Adeline leva les yeux pour apercevoir son invité revenir par la fenêtre. Elle reposa rapidement l’enveloppe et le fixa en croisa les bras. Son regard se posa sur le sac qu’il transportait, visiblement plein à craquer.

- Besoin d’aide pour porter tout ça ? J’sais pas trop où vous pensiez le mettre, c’est pas vraiment une chambre faite pour deux… demanda-t-elle.

L’inconnu ne répondit pas et lui jeta un regard en biais. Adeline soupira un coup devant la taciturnité de son invité avant de lui tendre le bol de soupe.

- Comment va vot’ bras ? Vous l’avez pas trop bougé j’espère ? Parce que bon, j’veux bien vous retaper une fois, mais faudrait pas que ça devienne une habitude…

Elle sourit un peu, essayant de détendre l’atmosphère.  Elle avait tant de questions à lui poser : qui était-il ? Pourquoi est-ce qu’il avait décidé de crécher chez elle ? Pourquoi est-ce qu’il avait le bras en compote ? Adeline l’observa quelques secondes. Il ne portait plus sa capuche quand il était à l’intérieur, ainsi elle pouvait voir clairement son visage. La chose qui l’avait le plus marqué était son regard. L’inconnu avait un regard d’acier, qui vous transperce, vous sonde. Le regard d’un homme qui a vu des choses sombres et peut-être même douloureuses.

- Non mais répondez moi ! Ou dites moi votre nom, j’sais pas. Sauf si vous aimez que j’vous appelle Machin ou Truc Muche. N’importe quoi mais dites quelque chose !

- Merci pour la soupe, ça faisait longtemps que je n’avais pas eu droit à un repas, lâcha l’étranger en reposant son bol. Sa voix était posée, presque triste, jugea Adeline. Pour autant, il s’obstinait à lui présenter son dos. Après un instant passé à contempler le liquide, l’homme soupira avant de reprendre. Je… je tenais à ce que tu saches que je regrette cette série d’évènements. Tu n’étais pas censée te retrouver mêler à ça, surtout à ton âge. Tout ceci te dépasse.

- À mon âge, à mon âge, j’suis pas une gamine non plus, hein ? J’ai la vingtaine, moi. Un peu comme vous, non ? dit la jeune femme en souriant. Elle ne s’attendait pas vraiment à ce qu’il éprouve des regrets quant à sa situation mais ça lui faisait tout de même chaud au coeur. Mais j’aimerais surtout savoir dans quoi j’suis embarquée, en fait. Pas tous les jours qu’on a un type qui déboule par la fenêtre avec un bras cassé et des blessures un peu partout…

Le jeune homme lui lança un regard noir par dessus l'épaule pour toute réponse. Adeline eut l'impression qu'il scrutait son âme. Elle aurait dû tenir sa langue. Mais soudain, l'expression de l'homme s'adoucit. Il cligna des yeux.

- C'est plus simple pour toi si tu n'en sais pas plus. Tu ne veux pas te mettre en danger, n'est-ce pas ? Lui dit-il tout en se rapprochant d'elle. Tout ce que tu as besoin de savoir, c'est que j'ai besoin que tu m'héberges le temps que mes affaires ici soient réglées. Ensuite, tu n'entendras plus parler de moi... si tu as de la chance.

Adeline le regardait dans les yeux, se recroquevillant un peu quand il s’approcha. Elle ne savait pas trop comment interpréter ses sautes d’humeur, mais elle ne voulait pas provoquer sa colère. La jeune femme hocha doucement la tête, se mordant la lèvre dans sa réflexion. Il avait beau lui faire peur, cet inconnu restait très mystérieux, un peu trop, au goût d’Adeline. Sa réponse n’avait fait que davantage titiller sa curiosité.
Elle fut tirée de ses pensées par quelqu’un qui frappait à sa porte. Surprise, elle laissa l’étranger dans sa chambre et descendit pour aller ouvrir. Le martèlement se faisait plus violent au fur et à mesure que la jeune femme s’approchait de la porte. Adeline se demandait bien qui pouvait vouloir la voir, au point de presque défoncer sa porte d’entrée. Elle écarquilla les yeux lorsqu’elle vit qui se tenait derrière la porte.

- C...Capitaine Faarèn Valanor !?

* * *

A la vue de la jeune fille, le vétéran resta un moment interdit, le poing dressé comme pour continuer à taper sur la porte. Il regrettait cet empressement, mais il cherchait depuis longtemps et sa nervosité augmentait à mesure qu'il s'approchait de son but.

- Bonsoir, jeune fille. Il hésita. Adeline... Adeline Vasilis. J'ai à te parler.

Sans attendre d'y être invité, il pénétra dans la maison. Son pas lourd, dû à l'armure qu'il portait, semblait résonner dans tout le bâtiment. Il prit un moment pour scruter la demeure en silence, la main au fourreau, puis se retourna vers la jeune femme, encore prostrée.

- Pardonne mon impolitesse, mais je suis en mission. Je cherche quelqu'un. Il commença à faire les cents pas. Vois-tu, je n'étais vraiment pas revenu ici pour ça à la base. Je voulais rentrer chez moi, mettre un vêtement douillet et contempler à loisir les flèches de notre belle cité, en écoutant ma fille chanter une de nos gestes populaires.

Il s'arrêta un instant pour parcourir du doigt l'arrête de bois d'un mur du domicile, comme si il connaissait ce lieu depuis l'enfance. La nostalgie le traversait, il aimait chaque pierre du promontoire. Il se ressaisit pour retrouver le regard un peu perdu d'Adeline.

- Bref. Cela fait plusieurs fois que nous nous croisons. Je ne parle pas que de nous deux...
Cet homme, Adeline... est extrêmement dangereux. C'est une machine implacable, il ne vit que pour tuer. Tu es trop jeune pour le comprendre peut être... Mais il y a de part ce monde de grands dangers. Nous sommes harcelés de toute part, et même dans notre ultime enceinte, parmi les gens de notre race...
Les traîtres à l'humanité font partie d'une engeance que j'ai du mal à supporter.


Elle n'avait toujours pas dit un mot. Comprenant qu'il devait l'impressionner et que cela nous jouerait pas en sa faveur, Faarèn se calma et s'appuya sur un meuble. Son visage s'adoucit quand il reprit la parole.

- Aussi je te prie, jeune Adeline, de me dire absolument tout ce que tu sais sur l'homme de l'autre jour. Dans ton intérêt, et dans celui de ton peuple. J'ai repris mes fonctions au sein de l'ordre de la couronne, et je peux assurer une belle récompense.

* * *

Adeline tilta au mot “récompense”. Il était vrai que le Capitaine l’impressionnait mais sur le coup, elle avait du mal à tout suivre. De quel homme parlait-il ? Etait-ce son “colocataire” qui mettait le Séraphin dans cet état ? Était-il si dangereux que ça ?
La jeune femme hésitait à parler. En même temps, son hôte encapuchonné lui donnait la chair de poule, surtout quand il se mettait à la fixer de son regard d’acier. Mais d’un autre côté, elle ne voulait pas avoir de problèmes avec les Séraphins, encore moins avec le capitaine Faarèn Valanor; qui n’était pas des plus tendres, selon certains. Adeline le regardait inspecter sa maison dans les moindres recoins, lançant des regards en biais à l’escalier qui menait à l’étage. Serait-elle en danger si elle lui avouait tout ? Aurait-elle des problèmes si elle le couvrait ?

Mais la question qui lui trottait le plus dans la tête était celle de l’identité du jeune homme qui créchait là haut. Se passant une main dans les cheveux et rassemblant son courage, elle demanda au Capitaine:

- Je… Je sais pas grand chose sur lui, cap’taine. C’est qui, pour vous mettre dans tous vos états, comme ça ?

* * *

Quelque chose dérangeait l'instinct de Faarèn. Il hésita un moment avant de répondre. L'ignorance de la jeune n'était que prétendue ? Il n'était pas sûr. Il était habitué aux interrogatoires et était devenu un psychologue avisé, par la force des choses. Mais Adeline semblait plus habile avec ses émotions que la plupart des jeunes filles de son âge.

- Cet homme... cet assassin, c'est ce dénommé Elras... Oui, celui là même de votre chanson ! Le meurtrier du ministre Actéon ! Il a prit la vie à certains de mes hommes les plus fidèles, il a prit ma carrière et... mon honneur.

Son attitude était grave, mais quelque chose l'interpellait à nouveau. La nervosité de la fille trahissait bien quelque chose. Le capitaine connaissait ce genre de situation, qui peut traduire le mensonge ou même conduire jusqu'à une embuscade. Être séraphin en poste au promontoire était une tache particulière. Faarèn avait fait ses classes comme tout le monde, mais ce n'est pas une habileté exceptionnelle au combat ou une force colossale qui lui avait valu ses galons, mais plutôt sa capacité à rassembler les hommes et à anticiper le danger.
Avec l'éveil des dragons et leur redoutable intelligence, le capitaine Thackeray avait besoin d'hommes d'expérience comme Faarèn, aussi n'eut il aucun mal à reprendre ses fonctions. Il avait cependant de nouveaux ordres, de nouveaux objectifs. Et il avait eu beaucoup de mal à dissimuler ses vieilles rancunes à ses supérieurs, qui ne voulaient pas d'un esprit obnubilé par le passé.
C'était donc pendant son service qu'il était venu frapper chez Adeline. Il avait quitté son poste pour mener à bien cette “mission” qui n'était qu'un prétexte.
Il ne voulait pas perdre de temps, il sentait qu'il touchait au but.

- Mais, dis moi jeune fille, tu es seule ici ? Où est ta famille ? Sans même attendre une réponse, il jeta un coup d'oeil à l'escalier et s'en approcha doucement. Puis je jeter un coup d’œil à l'étage ?

* * *

La jeune musicienne resta figée au nom d’Elras. Elle avait du mal à se rendre compte que le jeune homme à l’étage était un meurtrier sanguinaire, encore moins le fameux assassin du ministre. Elle fut vite tirée de ses pensées par la voix du Capitaine, qui se tenait un peu trop près de l’escalier à son goût. Si on découvrait qu’elle cachait un assassin, sa vie allait devenir un enfer. Mais avec, d’un côté, Elras qui risquait fortement de lui faire la peau si elle le balançait et de l’autre, le Capitaine qui, malgré son air doux, était assez impressionnant, elle ne savait pas quel bord choisir.

- Mes dar… mes parents bossent à la boutique d’à côté, j’suis seule chez moi cap’taine, dit-elle en se rapprochant de l’escalier. Elle marqua une pause, faisant de son mieux pour paraître détendue. Elle s’appuya contre la rambarde, regardant le Capitaine qui avait l’air bien curieux. Vous l’trouv’rez pas ici vot’ assassin cap’taine. M'agresser dans la rue n’est pas la meilleure façon de se faire inviter chez moi. Vous n’trouv’rez qu’une chambre de nana, là-haut, remplie de papiers, de carnets d’chant et de bouquins…

Elle esquissa un sourire qui se voulait convaincant tout en se disant qu’elle allait vite avoir des emmerdes jusqu’au cou.

* * *

Devant le raisonnement de la jeune fille, Faarèn revint vite à lui. Il serait totalement illogique de trouver l'ancien grand ennemi public dans cette maison, hébergé par celle là même qu'il semblait vouloir réduire au silence. Réprimant son instinct chasseur de prime, il se rappela qu'il était attendu ailleurs.

- Vous avez raison, ma jeune amie. Qui plus est, je ne suis pas censé être ici. Il se dirigea vers la porte d'un pas décidé. Mais les séraphins auront cette maison à l'oeil... Pour votre propre sécurité bien entendu. Nous vous en faites pas, il n'y paraîtra rien.

Il ouvrit lui même la porte et continua, comme si il se parlait à lui même :

- Ah, je peste que l'on m’ait déjà imposé une autre enquête ! De quoi ont ils peur ? Je ne fais que rouvrir une affaire classée trop vite…

Se ravivant, il se tourna vers la jeune fille et prit congé dans une noble révérence.

- Nous nous reverrons très vite. Mais prenez bien garde aux rôdeurs.

* * *

La jeune femme le regarda partir, un sourire rassurant aux lèvres. À la seconde où le Séraphin était hors de portée, son visage se décomposa et elle courut vers sa chambre, rongée par la culpabilité. Mais la pièce était vide quand elle y arriva, essoufflée et paniquée. Ce fameux “Elras” l’avait laissée se foutre dans le merdier et avait filé à l’Ascalonienne, le fourbe !
Adeline s’assit sur le lit, réfléchissant aux conséquences de son acte. Elle venait de mentir à un gradé Séraphin, pour couvrir un assassin, qui avait pris ses jambes à son cou sans demander son reste. Mais d’un côté, si Elras s’est barré, elle pourrait peut être aller se cacher dans les jupons des Séraphins sans craindre de se prendre un couteau entre les omoplates. Surtout que cette histoire de bal l’intriguait.
Après quelques secondes de réflexion, elle saisit de quoi se couvrir et sortit de sa maison en trombe, espérant pouvoir rattraper le Séraphin avant qu’elle ne se fasse repérer par le tueur de Ministres. Elle devait lui parler de ce bal, ne serait-ce que pour se couvrir et essayer de se rattraper. Elle espérait sincèrement que les Dieux existaient en ce moment même, et qu’ils la protégeraient du courroux du Capitaine quand elle le verrait.

Malgré l’heure tardive, les ruelles du Quartier Salma étaient toujours bondées. Repérer un grand Séraphin en armure lourde était plus facile à dire qu’à faire, tant la foule était compacte. Adeline jouait des coudes, essayant tant bien que mal de se frayer un chemin vers la chevelure blanche qu’elle apercevait de temps à autres. Tous ces gens qui la bousculaient commençaient sérieusement à lui taper sur le système, ses “Pardon” et “Excusez-moi” se changeant rapidement en “Dégage” et “Pousse-toi de là!” quand elle put enfin atteindre l’armure devant elle. Tendant une main à travers la foule, elle saisit le bras de l’individu devant elle qui se retourna.
Et c’était une femme qui avait l’air particulièrement agacée par l’interruption du barde. Bafouillant des excuses, Adeline se laissa se faire avaler par la foule, histoire de mettre le plus de distance possible entre elle et la grande femme qui avait l’air de vouloir lui éclater la mâchoire. Un peu perdue et terrorisée à l’idée de se trouver à la merci d’Elras, elle prit une ruelle adjacente, courant comme une dératée vers le poste Séraphin le plus proche, priant pour y trouver le Capitaine Valanor.

* * *

Adeline retrouva Faarèn. Ils partagèrent leurs informations et le capitaine proposa à la barde de l’acccompagner au bal pour identifier Elras : il se rendait lui-même là-bas pour une autre mission. La jeune fille hésita mais la rémunération offerte la fit changer d’avis. Une fois sur place, il ne fut pas compliqué de reconnaître l’assassin : il était parfaitement habillé pour l’occasion, et discutait avec les invités. Cependant, il ne pouvait pas totalement dissimuler la blessure que lui avait infligé Faarèn. Avec la confirmation d’Adeline, qui en profitait pour se rassasier au buffet, le séraphin entreprit de se rapprocher discrètement d’Elras. Cependant, celui-ci s’éclipsa soudainement, empruntant une porte menant à la cave, précédé par un homme d’âge mûr.
En les suivant, Faarèn découvrit que l’homme qui accompagnait Elras n’était autre qu’un dignitaire du Blanc Manteau. La cave en était remplie : des hommes insoupçonnables, supposés loyaux sujets de la Reine. Le séraphin, qui avait reçu la mission de se renseigner sur cette branche du Blanc Manteau de la part de ses pairs - la capture d’Elras étant secondaire - se jeta sur les hommes. Le fait qu’Elras fasse partie de ce groupe le plongea dans une rage profonde. En l'interpellant, Faarèn fit sauter la couverture d’Elras, qui pour se sortir de cette situation dû révéler la nature de sa mission pour l’Ordre des Soupirs. Les deux hommes, acculés par le Blanc Manteau, firent une trêve et combattirent dos à dos contre un groupe supérieur en nombre, mais triomphèrent. Suite à quoi, Faarèn plaqua Elras contre le mur de la cave et exigea des explications. Après réflexion, Elras lui révéla tout. Ce fut un coup dur pour Faarèn Valanor : son monde s’écroulait. Elras n’avait pas tué le Ministre Actéon, mais en fréquentant sa fille il avait découvert que l’homme était l’un des chefs du Blanc Manteau. C’est en rendant visite à la jeune Hélia Actéon qu’il avait découvert le corps. Par la suite, obligé de fuir, il avait trouvé refuge auprès des Soupirs, pour qui il était revenu en mission au Promontoire, fort de nouvelles informations sur les fanatiques qui avaient autrefois gouverné la Kryte.
Mais des renforts étaient en route : Faarèn et Elras durent s’échapper. Pour celà, ils eurent besoin de l’aide d’Adeline qui fit diversion. Le capitaine alla faire son rapport pendant qu’Elras eut une explication avec Adeline et lui présenta ses excuses. L’homme pouvait être rude quand il suivait les objectifs d’une mission.
Par la suite, Elras et Faarèn se rencontrèrent à plusieurs reprises, les deux hommes se découvrant peu à peu. Elras devint l’informateur officiel de Faarèn en servant de relais avec l’Ordre des Soupirs, ce qui permis au Séraphin de voir l’assassin comme un membre de l’ordre plutôt que comme l’homme qui avait détruit sa carrière. Il faudrait du temps pour que leur relation change, mais dans la détestation mutuelle était née une forme de respect.

FIN
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L'assassin, le vétéran et le barde

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